Les Argonautes

                                        LE NAVIRE ARGO 

                          

 

On pourrait être dans les mangroves du Nigeria ou dans les roselières des bords du Nil, dans les marais d’Irak ou dans les grandes tourbières de Sibérie occidentale; peu importe. On pourrait être en 1912, en 1999 ou en 2054, ça n’a aucune importance. La seule chose qui compte, c’est la puissance du ciel qui nous entoure, la seule chose qu'on désire, c'est l'azur sans limite qui s'étend au-dessus de nos têtes et se reflète jusque sous nos pieds. C'est là que l'on veut être, c'est là que l'on veut vivre. C’est le ciel qu’il faut habiter pour devenir enfin libre.

On grimpe alors sur notre refuge, proue de fer d’un vaisseau idéal_ et on s’installe sur des plateformes, là où il n’y a pas d’eau, pas d’herbe et pas d’ombre. On vit dans la pleine lumière, sans abri, sans protection. Le ciel vide nous étreint, on s’ouvre à sa béance, on habite au centre de l’air. Pendant quelques instants, on oublie ce lien avec la terre lourde et lente des marécages, on s'évade de ce bas monde où la pensée visqueuse nous enferme et nous dévore. On s'abandonne au ciel silencieux et on se sent saisi par un vertige de liberté. 

 

                                                                                    (...)

 

On retombe dans le marais, on attrape la corde de halage et on reprend la marche en traînant notre vaisseau de fer. Il est lourd et maladroit, il s’enfonce tantôt d’un côté tantôt de l’autre comme une bête trop chargée. La peinture noire fait d’épaisses coulures,  on voit les traces des coups et la boursouflure des soudures, des halos de rouille se forment autour des boulons. Tous ces défauts, on les connaît bien mais ça ne fait rien ; on aime ce vaisseau. Sa beauté singulière nous ouvre à d’autres féeries. Les bidons d’huile qui servent de flotteurs portent des lettres et des chiffres gravés sur les couvercles de tôle. Igol 53N8-654, Antar 28P5-322, Fina 85Y6-431… On dirait les coordonnées d’étoiles ou de planètes inconnues, on dirait les matricules d’une bande d’Argonautes qui auraient disparu dans les marais. On défait les grandes mythologies pour inventer nos propres épopées ; ce vaisseau de fer est notre Navire Argo qui fait route vers une mystérieuse Colchide. Les cratères d’eau s’ouvrent peut-être sur d’autres mondes, d’autres natures ou d’autres temps. Les marécages sont l’épreuve nécessaire pour rejoindre ces géographies célestes. Il faut jouer le jeu des muscles et de la fatigue pour renouveler l'âme et le monde. Et les couchettes n’accueillent que ceux qui sentent dans leurs reins les distances parcourues avec fièvre et entrain. C’est un vaisseau refuge pour ceux qui avancent, qui explorent, qui inventent ; un vaisseau de fer pour ceux qui sont poussés par le vent, la pluie, le sommeil ou la faim. On se hisse sur cet assemblage de tubes, on s’enroule dans une couverture et on s’affale sur les couchettes, le corps épuisé mais bien vivant. Le corps se nourrit de ses propres souffrances et la chair a bonne mémoire. Les muscles, les nerfs et la colonne vertébrale palpitent encore au rythme des marches forcées. Les mains sont couvertes de petites croûtes séchées aux motifs cunéiformes  qui livrent le récit de nos parcours dans les coupantes roselières. L’épopée des Argonautes se joue dans la sueur et s’écrit en lettres de sang.

 

                                                                                    (…)

 

La journée est l’épreuve qui nous prépare dignement à la nuit. Les couchettes sont des autels solennels qui recueillent nos corps sacrifiés. La nuit qui tombe dans les marais ressemble à un grand naufrage ; le noir des eaux dormantes se répand comme une encre jusque dans le fond du ciel, un noir qui obscurcit les massifs et vient maculer le paysage tout entier. Le vaisseau de fer est traversé par la nuit, ça fait comme des remous froids qui entrent en lui, et le vent s'engouffre lui aussi, le vent qui chasse le vide. Il n’y a plus de murs, plus de cachettes, plus d’issue. Le vaisseau est ouvert mais il n’est pas vide. Au contraire, c'est parce qu'il est perméable qu'il est vivant. Sa solitude est belle, pleine du contact de la nuit, pleine de tout l’espace constellé.  La nuit pénètre au plus profond de notre être, elle entre dans nos corps, elle y grandit, passe et repasse sur nos peaux translucides. On voit les étoiles dans le ciel, la Grande Ourse, la voie lactée, les Pléiades, Orion, la nébuleuse d’Andromède, et même la constellation du navire Argo ! Notre vaisseau se reflète dans l'air et dans l’eau, on plane dans un noir infini. La nuit est un grand renversement des sens. Des nuages froids glissent parmi les étoiles, on dirait des baleines blanches brassant du plancton. Le chant des grenouilles s’élève dans l’espace sans fond. Des millions de grenouilles prêtent leur voix au silence des astres. Elles déchiffrent les signaux fébriles qui s'expriment dans leur scintillement.

 

                                                                                    (…)

 

Il faut apprendre à être comme ce vaisseau de fer, il faut voyager et voyager encore sur le Navire Argo. Que notre tête soit pleine d'hospitalité pour le monde. Que le vent, l’espace, les étoiles et les nuages puissent encore traverser notre corps et que notre esprit ne soit plus qu’un souffle de vent, allant, passant, comme le déploiement de l'azur ou la respiration froide de la nuit.

 


                                                                                       Maxime Aumon