Les Argonautes

                                        LE NAVIRE ARGO 

                          

 

On pourrait être dans les mangroves du Nigeria ou dans les roselières des bords du Nil, dans les marais d’Irak ou dans les grandes tourbières de Sibérie occidentale; peu importe. On pourrait être en 1912, en 1999 ou en 2054, ça n’a aucune importance. La seule chose qui compte, c’est la puissance du ciel qui nous entoure, la seule chose qu'on désire, c'est l'azur sans limite qui s'étend au-dessus de nos têtes et se reflète jusque sous nos pieds. C'est là que l'on veut être, c'est là que l'on veut vivre. C’est le ciel qu’il faut habiter pour devenir enfin libre.

On grimpe alors sur notre refuge, proue de fer d’un vaisseau idéal_ et on s’installe sur des plateformes, là où il n’y a pas d’eau, pas d’herbe et pas d’ombre. On vit dans la pleine lumière, sans abri, sans protection. Le ciel vide nous étreint, on s’ouvre à sa béance, on habite au centre de l’air. Pendant quelques instants, on oublie ce lien avec la terre lourde et lente des marécages, on s'évade de ce bas monde où la pensée visqueuse nous enferme et nous dévore. On s'abandonne au ciel silencieux et on se sent saisi par un vertige de liberté. 

 

La journée est l’épreuve qui nous prépare dignement à la nuit. Les couchettes sont des autels solennels qui recueillent nos corps sacrifiés. La nuit qui tombe dans les marais ressemble à un grand naufrage ; le noir des eaux dormantes se répand comme une encre jusque dans le fond du ciel, un noir qui obscurcit les massifs et vient maculer le paysage tout entier. Le vaisseau de fer est traversé par la nuit, ça fait comme des remous froids qui entrent en lui, et le vent s'engouffre lui aussi, le vent qui chasse le vide. Il n’y a plus de murs, plus de cachettes, plus d’issue. Le vaisseau est ouvert mais il n’est pas vide. Au contraire, c'est parce qu'il est perméable qu'il est vivant. Sa solitude est belle, pleine du contact de la nuit, pleine de tout l’espace constellé.  La nuit pénètre au plus profond de notre être, elle entre dans nos corps, elle y grandit, passe et repasse sur nos peaux translucides. On voit les étoiles dans le ciel, la Grande Ourse, la voie lactée, les Pléiades, Orion, la nébuleuse d’Andromède, et même la constellation du navire Argo ! Notre vaisseau se reflète dans l'air et dans l’eau, on plane dans un noir infini. La nuit est un grand renversement des sens. Des nuages froids glissent parmi les étoiles, on dirait des baleines blanches brassant du plancton. Le chant des grenouilles s’élève dans l’espace sans fond. Des millions de grenouilles prêtent leur voix au silence des astres. Elles déchiffrent les signaux fébriles qui s'expriment dans leur scintillement.

 

                                                                                          Maxime Aumon