Le-Grand-Lit-de-Fer-qui-roule

        

                          LE-GRAND-LIT-DE-FER-QUI-ROULE 

 

 

Mon ami, mon frère, viens ! Il y a une place pour toi sur le grand-lit-de-fer-qui-roule. Viens, je t’attends. On voyagera ensemble dans la Chambre sans murs et sans fenêtres qu’est le vaste monde. Viens, il est temps. Avant que le soleil ne se couche, tu peux être ici. Mais n’attends pas ! Bientôt il sera trop tard. Bientôt tes possessions t’empêcheront d’avancer, tu seras pris dans le piège des grandes villes et tu n’en sortiras plus. Alors viens, mon ami, mon frère, viens ! Tu peux encore t’évader. N’oublie pas que la première prison, c’est la peur de vivre.

On partira vers les plaines, les steppes et les toundras. C’est là-bas qu’il faut aller, oui, c’est là-bas qu’il faut entrer. Les pionniers de jadis migraient vers l’Ouest avec leurs lourds chariots de bois et de toile, on marchera tous les deux vers le Nord en poussant chacun son tour le grand-lit-de-fer-qui-roule. On marchera vers ces pays de plaines où le ciel est offert en un seul morceau, où le ciel nous prend et nous emporte. Les plaines ne cachent pas le ciel. Elles n’ont pas l’orgueil des montagnes. Elles ne vivent que pour ce qui est au-dessus d’elles, pour le ciel, le vent et la lumière. Alors mon ami, mon frère, laisse tout ce que tu as, oublie tout ce que tu possèdes et viens ! Entre avec moi dans ces régions claires où la lumière chaude baigne la tête et enivre le corps,  où le vent froid secoue les cheveux et enivre l’esprit. Vivre dehors, ça donne de la profondeur au regard, ça donne des airs d’enfants mystérieux. Ton chariot est prêt. Ton lit est fait. Tu n’as besoin de rien d’autre. Viens, je t’attends.

 

                                                            (…)

 

On traversera la sombre épaisseur des forêts, on roulera tout le jour au travers des collines et on bivouaquera le soir auprès des sources d'eau potable. On ressemblera à des pionniers mais notre existence sera plutôt celle des Indiens. Le grand-lit-de-fer-qui-roule sera notre dernier lien avec la civilisation des hommes blancs, comme un souvenir, une épave ou un totem. On ne se lavera plus les dents, on croquera des herbes sucrées et des racines au goût amer. On suivra la course lente des nuages d’un bout à l’autre de l’horizon ; on les regardera avancer avec majesté comme un immense troupeau de bisons glissant paisiblement dans l’air bleu. Le soir, on fumera de gros cigares assis dans les lits, en regardant le soleil disparaître derrière les collines. Au début, tu me parleras avec anxiété de la nuit qui approche. Je resterai près de toi tu n'auras rien à craindre. Tu trouveras du réconfort dans l’ombrage d’un grand arbre solitaire, sous la voûte entière du feuillage. Le frémissement du vent dans les branches fera un grand mobile au-dessus de ta tête et tu t’assoupiras comme dans un nid à la renverse. Tu verras comme c’est bon de dormir dehors, quand tout s’arrête, quand le sommeil s’empare de toi et de toutes les choses. Tout ira bien, je veillerai sur toi. J’allumerai un feu au pied de ton lit pour qu’il te tienne chaud et pour qu’il tienne en respect les bêtes sauvages. Ce feu au milieu des lits, ce sera notre foyer, notre disque de clarté, notre aire de bienveillance. Je me ferai du café épais comme un sirop pour qu'il me descende doucement dans le fond de la gorge. Avec ça, je resterai éveillé toute la nuit et je te regarderai dormir jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

On se tiendra lieu de maison l’un pour l’autre. Je ne te parle pas d’une maison normale, d’un édifice de bois, de briques ou de pierres. Non, je te parle de confiance et d’amitié. C’est la seule chose qui compte sur terre. Je ne peux pas rester tout seul trop longtemps, ce n’est pas supportable. La beauté du monde n’est rien si tu n’es pas avec moi. Viens, et reste, mon ami, mon frère, reste ! Si tu as confiance en moi, alors on habitera le monde tout entier et notre amitié sera la seule vraie maison. Nous n'avons besoin de rien d'autre. Sais-tu que les gens des villes qui courent après tant de choses inutiles le font uniquement par désespoir de n'être pas entré dans la complicité du monde? 

 

                                                                 (…)

 

Tu n’auras bientôt plus peur la nuit. Tu voudras dormir dans le lit du haut parce que c’est là qu’on voit le mieux les milliards et les milliards d’étoiles. Le ciel est si vaste dans ces pays de plaines, le ciel descend si bas que la terre ressemble à une île perdue au milieu de tout cet espace. Du fond de ton lit, sous les couvertures, tu chercheras l'étoile polaire qui montre le chemin du nord, le chariot que dessinent les étoiles de la Grande Ourse, c'est un peu notre grand-lit-de-fer-qui-roule vers les pôles. Tu vois, mêmes les astres racontent notre périple. Alors tu nommeras les constellations et inventeras d'autres histoires peuplées d’animaux fantastiques comme la Grande Girafe, le Petit Cheval ou le fantastique Pégase. Puis on s’abandonnera ensemble à ce règne étrange qu’est le lourd sommeil des plaines.

Au bout d’un moment, tu finiras par te sentir chez toi dans le paysage. Tu n’auras plus envie de faire demi-tour. On est moins seul dans les collines que dans les villes aux millions d’habitants. Ici on voit passer les cerfs, les biches et les faons. Ils sont si lents, si beaux, si réels ! Et les oiseaux viennent se poser sur les barreaux du lit. Le rouge-gorge et la mésange existent autrement que dans les photographies et les gravures. Comprends-tu que c’est pour cela que nous sommes là ? Pour sentir, toucher, souffrir, aimer, pour avoir faim, pour avoir froid, pour avoir peur, pour agir dans la joie de cette perfusion complète avec le monde alentour. C’est cela, vivre une  vie. C'est cela, exister. Les lemmings existent-ils vraiment eux? Oui_ Tu en as déjà vu ? Non_ Alors nous les verrons ! Et les aurores boréales? Tu en as déjà vu ? Jamais_ Alors nous les verrons ! Et les baleines à bosse qui font des frissons d’écume grise à la surface de la mer, tu veux les voir elles aussi ? Alors en route ! Arpentons la plaine, la steppe et la toundra jusqu’aux limites septentrionales de la terre. La vie dans ces paysages est plus merveilleuse encore que celle décrite dans les livres d’enfants.

Il y aura sûrement des jours où l’on sera découragés par les kilomètres, anéantis par la fatigue, broyés par tant d'espace et de beautés. Alors on s’accroupira dans l’herbe, à l'ombre de nos grands lits, et on observera les fourmis, les scarabées et le bousier qui pousse inlassablement sa boule d’excrément en courant sur la terre vers un but secret qu’on ne pourra jamais comprendre. On trouvera force et réconfort dans l'infiniment petit du peuple des herbes, des mousses et du lichen. On se redressera sans rien dire et on reprendra la marche à travers la plaine infiniment grande, on poussera en silence le grand-lit-de-fer-qui-roule vers un but qu’on ne pourra jamais connaître. Et tu finiras par me chuchoter à l’oreille qu'il est possible d'imaginer Sisyphe heureux.

                                                                                                                                

                                                                                           Maxime Aumon