La Tempête

                                               LA TEMPÊTE

  

Il règne sur mon lit flottant un sentiment de sécurité et de plénitude. Je ne crains plus les loutres ni les ragondins qui me tournent autour. La nuit, on croirait même les entendre pleurer. Combien de tanches, de brèmes ou d’affreux poissons-chats se tiennent cachés dans l’eau sombre, sous mon lit ?  Les monstruosités qui peuplaient jadis mes cauchemars, j'ai appris à les aimer. Leur présence me rassure, l’univers s’épaissit de ces vies cachées, retranchées, discrètes, invisibles et minuscules. Mes sommeils accompagnent désormais ceux du majestueux brochet dormant sous les iris. Je me nourris à profusion des chorales de grenouilles, des chants du butor et des complaintes obsédantes du moustique. Les mouches, les libellules et les araignées composent l'équipage officiel de mon arche de bois. Je sens l’étreinte chaleureuse de cet environnement grouillant. Les lacs secrets sont comme des abîmes à la renverse où les vibrants roseaux viennent se mirer. Sur mes couvertures, j’éprouve avec délectation le resserrement de mes maigres possessions autour de moi. Ce sont les quelques objets sauvés de la tempête. Des couvertures et un oreiller, une boîte en fer remplie de tabac, des bouteilles de vin, de l’alcool, un pot de cornichons, des biscuits à la cuiller, une encyclopédie, une lampe électrique et une petite radio. Tous ces objets embarqués dans le lit figurent aussi dans le livre pour enfants qui inspire cette aventure. Une petite famille de souris trouve refuge dans un lit flottant pendant une tempête. La rêverie aime la précision et la justesse. Il faut s’entendre raconter un conte favori en des termes exacts.

 

Rien ne dure jamais bien longtemps. Tout a une fin, surtout les histoires. Ce lit flottant, dans tout ce qu’il a de lourd et de lent, fait figure de barque de Charon qui traverse les eaux de la Mort. J’ai vu des bestioles noires et minuscules pondre leurs œufs dans la base vermoulue du lit. Le naufrage est inéluctable. Le bois va pourrir. Tôt ou tard mon corps sombrera dans les marais. La vie est fugace, les rêves aussi. Fin de l'histoire. Le dernier mot est pour Shakespeare :

 

Les temples solennels et ce grand globe même

Avec tous ceux qui l’habitent, se dissoudront,

S’évanouiront tel ce spectacle incorporel

Sans laisser derrière eux ne fût-ce qu’un brouillard

Nous sommes de la même étoffe que les songes

Et notre vie infime est cernée de sommeil.

 

Cette pièce de théâtre que je n'ai jamais lu porte le même titre que ce livre d’enfant que j'ai tant regardé: la Tempête. 

 

Maxime Aumon