Celui qui voulait croire au Bison                                      Ukraine 2015

 

                                       Partie III / Ukraine 2015   Maxime Aumon  Cédric Rivière                                                              

Zabolottija, Oblast de Volhynie, Ukraine,  février 2015

 

La nuit est déjà tombée sur la petite gare de Zabolottija mais les militaires ukrainiens refusent pourtant de nous laisser sortir. Ils n’admettent pas qu’on puisse venir ici par hasard, à la frontière entre la Biélorussie et l’Ukraine ; c’est-à-dire entre un pays étouffé par une dictature soviétique et un pays déchiré par une guerre civile. Ils veulent connaître nos réelles intentions et ne nous relâcheront pas avant d’être définitivement convaincus. L'interrogatoire qui commence va durer toute la nuit. C’est un jeu de nerfs qui demande du tact, un peu de bluff et beaucoup de chance. Régulièrement, les soldats répètent avec amusement et cynisme :

« Tibié strachna ? Tibié strachna ? Est-ce que tu as peur ?»

Question-test. Répondre non serait un mensonge; répondre oui serait une faiblesse.

Reste à faire diversion en leur racontant toute l'histoire du Bison.

 

Les militaires détaillent avec attention chacune des photographies du Bison. Ces images, que disent-elles exactement? Ou que refusent-elles de dire vraiment? Si nous sommes capables d’enterrer un Bison dans les bois, que sommes-nous encore capables de dissimuler? Sommes-nous les chantres de l’absurde ou les rois de la manipulation ? Des poètes ou des malfrats ? Des journalistes ou des illuminés ? Seule certitude, il n’y a rien d’innocent dans nos têtes ; les soldats l’ont bien compris mais ne parviennent à dégager aucune accusation intellectuellement satisfaisante. Nous sommes hors procédure. Un soldat gradé finit toutefois par lâcher :  « Vous êtes des révolutionnaires? Vous voulez renverser le pouvoir biélorusse ? »  Juste question. Répondre oui serait un mensonge ; répondre non serait trahir le Bison, cet insaisissable funambule qui n’existe qu’entre le oui et le non.

Reste à faire ceux qui n’ont pas compris la question.

 

Comment pourrais-je leur dire clairement ce que je suis venu faire ici quand j'ai moi-même tant de mal à me l'expliquer ? Peuvent-ils seulement entendre que l’Ukraine me hante depuis des mois ; que la prophétie du Bison me trouble, m’effraye et me fascine tout à la fois? Comment ce Bison a-t-il pu installer une telle complicité avec le monde et entrer en pareille  résonance avec le sens de l’histoire ; comment l’ordre des choses auquel il ne peut rien arrive pourtant à lui faire signe et lui obéir sans effort ? Les traînées de sang que le Bison répandait jadis sur la route, je pensais que les pluies les avaient effacées avec mépris et indifférence, je pensais que la terre s’était empressé de les oublier et de les faire disparaître. Mais voilà qu’en réalité elles se sont déplacées et condensées en silence jusqu’à prendre la forme des grands renversements décisifs et médiatiques ; ceux-là mêmes qu'on croit toujours être l’Histoire alors qu’ils ne sont en fait qu’une conséquence de la volonté originelle du Bison. Les flots de ketchup ont fini par faire tache d’huile dans tout le pays. L’effet papillon déclenche des dégâts météorologiques à la chaîne; l'effet Bison déclenche des désordres géopolitiques en série. C'est ainsi qu'une flaque de sauce ketchup qui tombe dans l’ouest de l'Ukraine provoque  une insurrection sanglante à Kiev qui entraîne à son tour une guerre meurtrière dans l'Est du pays! Mais jusqu’où va donc se propager cette onde de choc amorcée par le Bison?

 

Au petit matin, les militaires sont tombés dans l’ivresse, étourdis par mes paroles et achevés par la vodka. La voie est libre et nous filons à grandes enjambées à travers une piste couverte de givre en direction des bois vibrant de lumières épileptiques. Étreints et poussés par la peur, nous atteignons rapidement la planque du Bison.

Il fallait absolument revenir au cœur de cette forêt magnétique. Il fallait que je sois auprès de mon Bison. Lui et moi devons décider des grandes orientations de ce monde. Inutile de creuser un trou, de remuer la terre et perturber davantage l'irascible Bison. Il est toujours là, sous la terre, je le sens. Me tenir là à mon tour, au-dessus de lui est suffisant. L'oracle peut débuter. A midi, alors que la neige recommence à tomber, l’univers tout entier semble plongé dans le silence. Le Génie du lieu est en paix. Nous reprenons la route le cœur léger.

 

 

                                                                         Maxime Aumon  Mars 2015