Celui qui voulait croire au Bison                                      Ukraine 2014

                                       Partie II /  Ukraine 2014   Maxime Aumon  Cyrille Blomart

 

Février 2014 je traîne dans le hall désert d’une petite gare de Pologne orientale. Il n’y a plus qu’un seul train par jour qui passe la frontière ; c’est le train pour Kiev. Je me pose la question de savoir si je ne ferais pas mieux de rebrousser chemin. Il serait peut-être plus raisonnable de rentrer chez moi. Qu’est ce que je vais faire dans une Ukraine en pleine insurrection ? Je m’en vais répondre à l’appel de mon Bison. Voilà plusieurs années qu’il m’attend, caché dans sa forêt d'Ukraine. Depuis tout ce temps qu’il imagine la révolution biélorusse, voilà que son Pays lui offre la révolte de Maïdan. Je ne peux pas reculer. Je dois retrouver mon Bison. Je poursuis mon périple à travers cette épaisse et sombre opacité. Je prends le train de nuit et traverse l’Ukraine occidentale. A l’aube, je bifurque vers le nord, en direction de la Biélorussie. Un train plus petit, plus lent, plus tranquille, en compagnie des gens du peuple. Des gens pauvres et graves. Des gens vaillants et laborieux qui descendent les uns après les autres dans des villages paisibles et assoupis. Le temps est humide, tout le pays est plongé dans la grisaille. Défilé de bouleaux blancs, de plaines brunâtres et de marécages gelés qui miroitent sous un soleil timide. Les images me remontent comme sorties d’un vieux rêve. Les couleurs sont plus tristes ; mes souvenirs plus lumineux. Je somnole en appuyant ma tête contre ce paysage endeuillé. Mon imagination semble s’épanouir dans ce brouillard et cette grisaille. La confusion qui règne autour de l’insurrection donne au Bison une valeur de refuge, une sensation de quiétude et de sécurité. Mes pensées s’y cramponnent. Il est cette petite lanterne rassurante qui brille du fond de l’Ukraine sombre et imprévisible. Auprès de mon Bison, il me semble que rien ne peut m’arriver. Il est toujours là-bas, je le sais, et il m’attend. Je dois le retrouver. Dans le train, j’observe les visages fermés et fourbus des Ukrainiens, j’ai l’impression d’être un espion emportant quelque pli secret en un lieu très lointain ; l’instant suivant j’imagine être un criminel en fuite qui file incognito vers la Biélorussie pour se mettre en lieu sûr. Arrivée à la gare frontalière. Sur le quai, des miliciens de Maïdan patrouillent, brassard ukrainien noué au bras. Je cesse de me soucier d’eux, de savoir ce qu’ils peuvent penser, je préfère m’occuper de moi et poursuivre ma route, m’enfonçant dans ma propre opacité. Une fois hors du village, je prends même du plaisir à marcher sur cette route fantastique. J’avais été jadis ce poète venu d’Occident qui battait la campagne sur son grand Bison de fer ; je ne suis aujourd’hui qu’un vagabond sans relief s’enfonçant furtivement dans la plaine, une pelle sur l’épaule. Après quelques heures de marche, je retrouve le lieu d’enfouissement du Bison. C’est comme si une part de moi-même n’avait jamais quitté cet endroit. Je reconnais les sapins, ces fidèles sentinelles qui délimitent le périmètre où creuser. Rien n’a changé, il règne ici la même austérité, la même profondeur, le même silence. Milles yeux invisibles semblent se porter sur moi du fond de ces infinis corridors dessinés par les arbres. Je creuse fébrilement et découvre le Bison. C’est étrange de mettre à jour quelque chose que l’on a enterré soi-même. La nuit est tombée lorsque le Bison est dégagé. J’entends parfois des chiens errants qui rôdent dans les parages et des camions bâchés qui roulent vers la frontière. Je m’endors au fond du trou, auprès de mon Bison, dans une obscurité de sable où le reste du monde semble hors d’atteinte. C’est un creux de silence où ne reste que la terre et un bout de ciel. Au matin, le soleil jette un regard indiscret au fond du trou en perçant d’épais nuages blancs. Je vide un flacon de vodka en hommage au Bison et le recouvre de terre. Je me sens bien. Une joie ineffable dans l’âme, je reprends ma marche à travers cette belle et mystérieuse forêt d’Ukraine. 

 

                                                                                Maxime Aumon  Mars 2014