A bouts portant

                                      Au plus haut des Sioux

 

Nous marchons depuis plusieurs jours perchés sur nos échasses en bois. La frontière est proche et nous aurons bientôt traversé tout le pays sans mettre pied à terre. Nos corps dépenaillés sont au bord de l’épuisement. Des flocons d’avoine séchés collent à nos barbes, ça forme une croûte blanche pareille à du givre. Nous absorbons régulièrement cette épaisse bouillie au goulot d’une bouteille. Ca aide à avancer. Nos doigts dépassent de mitaines décousues et cherchent une cigarette. On fume beaucoup pour reculer la faim. On a l’air de clochards célestes, mais il n’y a aucune misère dans ce tableau de guenilles. Nous endossons ce rôle à dessein. A l’instant même où nous avons chaussé nos échasses, nous sommes entrés dans un autre monde. Il a d’abord fallu réapprendre à marcher, retrouver le sens de l’équilibre pour perdre alors celui des limites, des usages et des distances. Puis le paysage tout entier s’est mis à respirer et nous avons été saisis d’une sorte d’ivresse ascensionnelle.

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Du haut de nos échasses, les panneaux, les pylônes, les barrières, les clôtures et les grillages ne signifient plus rien et sont complètement hors-jeu. C’est tout cet arsenal d’interdiction, de normalisation et de réglementation qui devient notre jeu. Ces dispositifs prennent l’aspect d’étranges belvédères, de parapets improvisés ou de bases de repos. Ils sont les relais perchoirs de notre grande migration. La trajectoire à suivre est une série de points à relier. Comme une constellation. Marcher avec des échasses, c’est aussi ausculter un paysage de fourmis. Mille détails habituellement insignifiants prennent ici une importance de premier ordre. Une pierre, un gravillon, un trou, une fissure, un éclat, un bosselage ou une racine peuvent devenir l’obstacle qui menace de nous faire tomber. Entre le bitume, la mousse, les cailloux, la terre, le ciment ou le sable, la texture du sol devient également un critère fondamental dans le chemin à suivre.  Si nous traversons le pays tout entier sans jamais poser le pied par terre, si nous dormons vautrés dans des hamacs, ce n’est pas par défi orgueilleux ou goût prononcé du jeu ; mais simplement parce que nous ne voulons plus redescendre. Nous sommes bien là-haut. Nous sommes plus libres qu’en bas. Les échasses ont fait sauter le verrou de la cage à oiseaux. Nous ne sommes plus les usagers du monde, nos comportements sont ceux d’insoumis et de profanateurs, d'Apaches et de hors la loi. Nous sommes retranchés dans l’arrière-pays des oiseaux, des plumes poussent sur notre corps, sur nos têtes, et nous régnons en roi sur cette couche infra mince de l’atmosphère. Ce territoire secret, ouvert aux plus hauts des Sioux. Et nos corps sont des citadelles imprenables, les feuilles des arbres dressent nos couronnes. Chaque chute est vécue comme un châtiment ou comme une expiation. Tomber de ses échasses, c’est retomber dans la fange, le commun, le banal, c’est rejoindre le petit monde des êtres rampants. 

 

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La fatigue est contagieuse. Après quelques jours de marche, c’est le pays tout entier qui semble s’alourdir, le sol paraît spongieux, les échasses sont insoulevables et la route interminable. Chaque pas est devenu souffrance. Nous payons jusque dans notre chair cette escapade prématurée au royaume des Cieux. Chaque chute allonge cette petite martyrologie de poignets foulés, de genoux écorchés, de chevilles endolories et de mollets gonflés. Nous jouons les larrons suppliciés, les échasses forment notre Croix et nos têtes se couvrent d’épines. Nous badinons avec notre Passion parce que nos âmes sont légères, insouciantes et lumineuses. Nous sommes de ceux qui savent s’inventer des mondes pour prendre de la hauteur.

 

Maxime Aumon