IL ETAIT UNE FOIS DES TRAJECTOIRES BUISSONNIERES

La reprise de l’expression propre aux contes traditionnels « il était une fois… » est une invitation à réintroduire du merveilleux dans l’existence, comme savent le faire naturellement les enfants.

Epopée lointaine sur un cheval de bois, pays traversé sur des échasses, intrigues politiques d’un bison mécanique en Ukraine et en Biélorussie, immersion clandestine dans les marécages, errances sur des lits mobiles, cabanes et planques éphémères, machines d’exploration et engins de voyage... Toutes ces aventures authentiquement vécues peuvent être définies comme des Trajectoires Buissonnières.

Trajectoires parce qu’elles appellent au départ et procèdent d’un recours constant à la mobilité et au mouvement ;  Buissonnières parce qu’elles invitent à la reconversion de nos vies réduites à leur seule valeur professionnelle en une exaltation plus libre et poétique ; Buissonnières aussi parce qu’elles ne peuvent être permanentes sans quoi elles ne seraient pas non ordinaires ou extraordinaires. Il ne s’agit nullement de fuite révoltée ou de disparition définitive ; le caractère buissonnier intégrant par définition l’idée même du retour. Ces aventures fragmentaires ou épisodiques sont néanmoins suffisamment ouvertes pour donner forme et sens à la totalité d’une vie. À chaque retour, la pensée du monde devient plus nomade, moins fatiguée, mieux ajustée, et nous trouvons progressivement la force de redevenir vivant. C’est dans les plis et les replis de ces activités considérées comme superflues que nous trouverons la force de penser un monde meilleur. Piloter un bison mécanique au cœur d’une dictature en Europe de l’Est ou traverser des plaines verdoyantes sur son lit d’enfant, c’est prouver qu’on est libre et bien vivant. Ca possède plus de réalité et de consistance que bon nombre de nos activités abstraites et ennuyeuses ; ça rapproche les hommes plus naturellement et durablement que bien des discours racoleurs et artificiellement engagés. (…)

Guy Debord écrivait que l’aventurier est celui qui fait arriver les aventures, plus que celui à qui les aventures arrivent. Il faut donc commencer par construire soi-même ses propres aventures. Il n’y a pas à regretter le blanc des cartes. L’inconnu est une chose, l’affinement poétique de la vie en est une autre. En cela, les Trajectoires Buissonnières ouvrent peut-être l’aventure la plus exigeante qui soit : non plus la conquête du monde, mais la reconquête de notre existence oubliée ou bafouée.

(…) Les Trajectoires Buissonnières s’accompagnent souvent d’une mythologie personnelle faite de constructions foutraques et singulières_ cheval de bois, Bison, lits mobiles, cabanes, échasses, structures etc. Ces objets qu’on peut qualifier de transitionnels_ comme les doudous d’enfants, permettent d’établir une transition, une reliance entre Moi et le Monde. Il est dans leur nature de disparaître une fois cette connivence rétablie. Il ne s’agit pas pour autant de nier le registre des idées ou de minimiser le prestige de la culture humaine ; mais nous devons nous en servir pour inventer notre existence et non pour s’oublier. Le monde où nous vivons est bien plus important que l’art et la philosophie. Un monde précis, merveilleux, infini où mon Bison mobile a pour moi plus de réalité que toute les informations relatives à la civilisation slave, où mes marécages labyrinthiques peuplés de bruissements familiers et de rumeurs hostiles ont mille fois plus de secrets et de pénétrabilité que tout ce que l’art et la science pourraient exprimer. (…)

Espérons que les Trajectoires Buissonnières infusent dans les mentalités collectives un premier saisissement de liberté et un vif désir de transversalité. Que nos existences réduites à la petite misère de l’obéissance générale retrouvent enfin leur dignité poétique, qu’elles s’expriment dans toute leur vitalité et qu’elles soient vécues à hauteur de leur force. Ce Monde n’a absolument rien perdu de sa Beauté ni de sa Magie ; nous avons simplement désappris à l’aimer et le comprendre ; nous nous sommes perdus dans une conception trop humaine des choses. Nous avons perdu le Lien et la première des Trajectoires Buissonnières est de le refonder. 

Maxime Aumon